Le dialogue national voulu par le Président congolais, Félix Tshisekedi, devait ouvrir une porte dans une crise congolaise qui ne cesse de s’envenimer. Mais à mesure que les contours de cette concertation se dessinent, une difficulté apparaît : le pouvoir et l’opposition ne semblent pas parler du même dialogue.
En RDC, plus les jours avancent, plus le dialogue national polarise l’attention avec de sérieux points de divergence entre pouvoir et opposition. Kinshasa se fixe comme objectif prioritaire de resserrer les rangs face à la guerre dans l’Est et aux menaces contre l’intégrité territoriale. La C64, pour sa part, estime que la rencontre doit surtout permettre de traiter l’ensemble des crises qui traversent le pays, y compris la question constitutionnelle, et réunir tous les acteurs en jeu, sans exception, ce que n’entend pas le gouvernement.
Le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement congolais, Patrick Muyaya, a clairement posé le décor lundi 17 août. Le dialogue doit, selon lui, permettre de « créer un front commun contre l’agression » et de rassembler les Congolais autour de la défense de la République. Mais des limites très strictes accompagnent cette main tendue. Pour le gouvernement, impossible de transformer les assises en tribune pour des positions considérées comme favorables au Rwanda, que Kinshasa accuse de soutenir l’AFC/M23.
Patrick Muyaya l’a résumé en termes particulièrement fermes : aucun compromis ne sera accepté sur la souveraineté et l’intégrité territoriale de la RDC. Le gouvernement congolais refuse notamment toute concession concernant le territoire national et entend également défendre les ressources naturelles congolaises. En fait, cette position n’est pas nouvelle. Dès juillet, le pouvoir présentait déjà le dialogue comme un moyen de construire un front intérieur contre l’agression, plutôt que comme une négociation susceptible de remettre en cause les institutions issues des élections de 2023.
Face à cette conception, l’opposition réclame une table beaucoup plus ouverte. La C64 avait accepté de reporter sa mobilisation du 22 juillet après l’annonce de Félix Tshisekedi en faveur d’un dialogue inclusif, mais elle avait posé ses propres conditions : les discussions doivent s’attaquer aux causes profondes de la crise congolaise et respecter la Constitution.
Selon Delly Sesanga, l’un des responsables de la coalition, cinq crises doivent être abordées : la crise sécuritaire, la gouvernance, le processus électoral, la situation sociale et la crise constitutionnelle. Mais sur ce dernier point, l’opposition ne veut rien lâcher : le dialogue ne doit pas devenir le moyen détourné de modifier la Constitution.
C’est là que le fossé avec le pouvoir devient particulièrement visible. Kinshasa veut d’abord consolider l’unité nationale face à l’ennemi extérieur. L’opposition veut profiter de la même table pour examiner les choix politiques et institutionnels qui ont conduit, selon elle, à la crise actuelle.
La question des participants risque également de devenir explosive. Martin Fayulu exige la présence de Joseph Kabila et de Corneille Nangaa. Le leader de l’ECiDé estime que les responsabilités passées et actuelles de ces deux personnalités dans la crise congolaise rendent leur participation incontournable. Il demande notamment à Kabila de venir expliquer sa position et à Nangaa de répondre de son engagement dans la rébellion.
Mais Kinshasa ne semble pas disposé à leur ouvrir facilement la porte. Le gouvernement considère que ceux qui sont soupçonnés de soutenir l’agression ou de collaborer avec les forces hostiles à la RDC ne peuvent venir à la table pour défendre leurs intérêts. Le problème est donc presque circulaire : l’opposition estime qu’un dialogue véritablement inclusif doit réunir les acteurs de la crise, tandis que le pouvoir veut d’abord exclure ceux qu’il considère comme des acteurs de l’agression. 
Derrière le débat juridique du »dialogue national », c’est l’avenir politique de Félix Tshisekedi qui cristallise les inquiétudes de la coalition. La C64 estime qu’aucune réforme institutionnelle ne doit permettre au Président de briguer un troisième mandat. La coalition invoque notamment les articles 70 et 220 de la Constitution congolaise. Le premier fixe la durée du mandat présidentiel et le second protège la limitation du nombre de mandats contre une révision constitutionnelle.
Le projet de loi portant organisation du référendum demeure au centre de la controverse. La Cour constitutionnelle l’avait déclaré conforme à la Constitution le 28 juillet, tout en formulant plusieurs réserves d’interprétation. Félix Tshisekedi a ensuite demandé une nouvelle délibération du texte par le Parlement. Cette démarche doit permettre de tenir compte des observations du juge constitutionnel avant la poursuite de la procédure parlementaire. Pour le pouvoir, cette étape s’inscrit dans le cadre normal de la procédure législative et ne préjuge pas, à elle seule, de l’issue du débat sur une éventuelle révision constitutionnelle.
L’opposition ne limite pas son argumentaire à la question du troisième mandat. Elle estime qu’une réforme constitutionnelle dans le contexte actuel serait particulièrement dangereuse pour le pays. La RDC reste confrontée à la guerre dans l’Est, notamment dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, où l’AFC/M23 contrôle plusieurs territoires. De l’avis des leaders de la C64, ouvrir simultanément un chantier constitutionnel pourrait accentuer les divisions internes au moment où le pays fait face à une crise territoriale et sécuritaire majeure.
Au fond, la difficulté congolaise est peut-être là. Pour le pouvoir, il faut d’abord faire bloc contre l’agression et préserver le territoire. Pour l’opposition, on ne peut durablement reconstruire cette unité sans traiter les problèmes de gouvernance, de légitimité institutionnelle et de Constitution. Les deux approches ne sont pourtant pas nécessairement incompatibles. Un véritable dialogue pourrait précisément permettre de discuter à la fois de la guerre, de la gouvernance, de la cohésion nationale et de l’avenir institutionnel du pays.
Mais cela suppose une condition essentielle : que chaque camp accepte de venir à la table sans chercher à imposer d’avance le résultat des discussions. Pour l’instant, le chemin reste étroit. Félix Tshisekedi doit encore préciser officiellement le cadre et les modalités de cette concertation. Il prévoit dans ce sens une adresse à la nation dans les prochains jours, selon une annonce qu’il a faite, dimanche dernier à Libreville face à la diaspora congolaise au Gabon. Félix Tshisekedi est attendu pour fixer les contours du dialogue. D’ores et déjà, il plante le décor : « Ce dialogue ne ressemblera en rien à tout ce qu’il y a eu comme dialogue dans notre pays ». L’opposition, pour sa part, maintient la pression. La C64 a d’ailleurs prévu une marche nationale pour le 15 septembre contre tout changement de Constitution.
Le dialogue congolais se trouve donc face à une véritable problématique : réunir des adversaires qui ne s’accordent ni sur les participants, ni sur l’agenda, ni sur les objectifs, ni même sur les limites à ne pas franchir. Et tant que ces quatre questions resteront sans réponse commune, le risque est grand que le dialogue tant attendu demeure davantage une promesse politique qu’une véritable table de négociation.
Par Guylain Gustave Moke