Deux semaines après son retour à Yaoundé, Paul Biya n’est apparu publiquement qu’une seule fois, le 22 août, pour recevoir les championnes d’Afrique de football féminin. Depuis, la présidence signe des décrets et adresse des messages diplomatiques, sans qu’aucune nouvelle image du chef de l’État ne circule.
Paul Biya, 93 ans, avait regagné Yaoundé le 20 août après 74 jours passés en Europe, un séjour officiellement qualifié de « privé » qui avait ravivé les interrogations sur son état de santé. Deux jours plus tard, le 22 août, il apparaissait aux côtés de son épouse Chantal Biya pour recevoir au palais de l’Unité les Lionnes indomptables, sacrées quelques jours plus tôt championnes d’Afrique. La cérémonie, retransmise par les médias officiels avec des images parfaitement maitrisées, a donné lieu à un discours du chef de l’État, à la remise de décorations aux joueuses et à des photographies protocolaires.
Cette apparition a temporairement mis fin aux inquiétudes sur sa vie et assurée sa présence physique dans le pays. Elle n’a laissé toutefois aucune place à l’imprévu car il n’y a pas eu de conférence de presse et encore moins d’échange informael avec des journalistes. Depuis, plus aucun déplacement en dehors du cadre sécurisé de la présidence n’a été annoncé.
Depuis cette réception, Paul Biya n’a plus été vu en public. Le site officiel de la présidence ne mentionne, au 6 septembre, aucune nouvelle audience ni sortie du chef de l’État. D’un point de vue politique, sa dernière rencontre répertoriée avec une personnalité étrangère remonte au 7 mai, soit quatre mois. Officièllement L’activité présidentielle ne s’est pas arrêtée pour autant avec la signature le 31 août de plusieurs décrets relatifs à la justice militaire, à la défense et à des nominations diplomatiques. Enfin, des messages de félicitations ou de condoléances à des dirigeants étrangers ont été publiés début septembre.
C’est dans ce climat qu’une série de décrets présidentiels, signés le 3 août, a été annoncée au journal de la CRTV. L’ampleur du mouvement est considérable avec six nouveaux commandants territoriaux désignés dans quatre des cinq régions militaires interarmées, qui couvrent notamment le Centre, siège des institutions, la zone anglophone du Sud-Ouest et l’Extrême-Nord où l’armée affronte Boko Haram. Cinq colonels accèdent au généralat. Le commandant de la Garde présidentielle, Raymond Jean Charles Beko’o Abondo, en poste depuis treize ans, est promu général de brigade tout en étant maintenu à la tête de l’unité. 
Il s’agit d’une première depuis la création de celle-ci en 1985. Un nouveau major général de l’état-major des armées, le général de division Hippolyte Ebaka, a également été nommé, tandis que le général Romance Mezui Zo’o, jusqu’ici patron des troupes aéroportées de Koutaba, prend le commandement de la Brigade d’intervention rapide, grande formation de l’armée de terre. Presque toutes les structures capables de mobiliser rapidement des hommes et du matériel sur le territoire sont concernées.
Une opération de cette ampleur nourrit mécaniquement les rumeurs de coup d’État. Sa logique paraît pourtant défensive et tout indique qu’il s’agit plutôt d’en empêcher un.
Depuis la tentative de renversement du 6 avril 1984, conduite notamment par des membres de la garde républicaine, Paul Biya accorde une attention constante à l’équilibre interne des forces armées. Son système repose sur plusieurs appareils qui se surveillent mutuellement entre armée régulière, gendarmerie, Garde présidentielle, unités d’élite du BIR. Les chercheurs décrivent cette architecture comme une organisation conçue pour qu’aucun commandement ne puisse concentrer assez de moyens pour menacer le palais.
La décision concernant la Garde présidentielle envoie à cet égard le signal le plus clair. Cette unité protège Etoudi, les résidences officielles et les principaux centres du pouvoir. En élevant son commandant au généralat plutôt qu’en le remplaçant, le régime consolide son dernier rempart et récompense treize années de loyauté. Les nominations à la tête des unités d’intervention procèdent de la même préoccupation ui veut: s’assurer de la fidélité des forces les plus opérationnelles du pays au moment où un président de 93 ans reste invisible depuis près de deux mois et où plusieurs clans pourraient être tentés d’accélérer la bataille de succession.
Les décrets indiquent que le sommet de l’État juge le risque, militaire ou politique, suffisamment sérieux pour réorganiser sans attendre la chaîne de commandement.
Reste la question de l’autorité réelle derrière ces signatures. Paul Biya gouverne-t-il encore personnellement depuis l’étranger ? A-t-il choisi lui-même les officiers promus, ou son entourage utilise-t-il le sceau présidentiel pour préparer l’après-Biya ? « Personne ne peut procéder à de telles nominations au sein de l’armée hormis le chef de l’État », veut croire un colonel à la retraite interrogé par RFI. L’opposition n’en est pas convaincue et le MRC de Maurice Kamto réclame des preuves de l’exercice effectif des fonctions présidentielles, rappelant que le nouveau gouvernement annoncé par Paul Biya fin décembre 2025 n’a toujours pas vu le jour.
L’incertitude est d’autant plus vive que le poste de vice-président, rétabli par la révision constitutionnelle du 4 avril 2026, demeure vacant. Nommé et révoqué par le chef de l’État, son titulaire serait pourtant appelé à achever le mandat en cours, jusqu’en 2032, en cas de décès, de démission ou d’empêchement définitif constaté par le Conseil constitutionnel. Quatre mois après la réforme, le Cameroun dispose d’un mécanisme de succession qu’aucun nom n’est encore venu remplir. Tant que ce vide persiste, le contrôle des casernes fait office de garantie pour le régime.
Franck Emmanuel Biya, 54 ans, fils aîné du chef de l’État, fait figure de favori aux yeux d’une partie de l’appareil même s’il n’a jamais manoeuvré pour se positionner. Cet homme d’affaires discret, sans mandat électif ni fonction officielle, est porté par un mouvement de partisans, les « Franckistes », qui militent pour une continuité familiale à la manière du Gabon ou du Tchad. Franck Biya jouit par ailleurs d’une bonne popularité car il a la réputation d’être compétent et intégre. L’hypothèse dynastique se heurte pourtant à des résistances jusque dans le premier cercle.
Selon Jeune Afrique, des élites du Sud reprochent au fils du président son absence d’ancrage régional, et Chantal Biya elle-même n’y serait pas favorable. La première dame, qui ne paraît pas briguer de rôle politique direct, pèse davantage en arbitre des ambitions qu’en candidate, même si certains de ses proches avancent le nom de Franck Hertz, son fils issu d’une précédente union.
Face à la piste familiale, les barons du régime affûtent leurs arguments. Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence, dispose d’une délégation permanente de signature qui en fait depuis des années un numéro deux de fait, mais il n’a jamais siégé au comité central du RDPC. Le ministre des Finances Louis Paul Motaze s’y présente au contraire comme un candidat acceptable pour le parti, tandis que Samuel Mvondo Ayolo, directeur du cabinet civil, et le Premier ministre Joseph Dion Ngute complètent la liste des noms les plus cités à Yaoundé. Cependant ils manquent tous les trois d’envergure internationale pour s’imposer.
Au final, ces décrets verrouille les casernes avant une échéance potentiellement décisive, qu’il s’agisse du retour du président, de la désignation du premier vice-président de l’histoire du régime ou d’une annonce plus grave. Le journal de la CRTV, qui a détaillé lundi soir les promotions, n’a en revanche donné aucune nouvelle du principal intéressé.
Par Guylain Gustave Moke