Au Cameroun, la question de l’après-Paul Biya revient de plus en plus régulièrement. Depuis le rétablissement du poste de vice-président, les regards se tournent vers Franck Biya, fils aîné du chef de l’État, dont le profil discret tranche avec les luttes d’influence qui agitent les cercles du pouvoir. Face au poids symbolique et relationnel de Chantal Biya, Première dame très présente dans l’imaginaire politique camerounais, une bataille feutrée semble désormais se jouer autour de l’avenir du régime.
Au Cameroun, le mot « succession » a longtemps été prononcé à voix basse. Il est désormais au centre de toutes les conversations politiques. À 93 ans, Paul Biya reste le maître du jeu, mais la réintroduction du poste de vice-président a changé la donne. Officiellement, il s’agit d’assurer la continuité de l’État. Politiquement, cette réforme ouvre une question que le régime avait toujours soigneusement repoussée.Qui pourra incarner l’après-Biya ?
Le sujet est d’autant moins anecdotique que Jeune Afrique a récemment consacré un article à cette rivalité, la décrivant comme une « impitoyable guerre de succession » entre Franck et Chantal Biya. Une formule forte, qui dit bien le durcissement des rapports de force autour du palais d’Etoudi, mais qui confirme aussi que l’hypothèse Franck Biya est désormais prise au sérieux dans les cercles d’observation du pouvoir camerounais.
Dans ce paysage verrouillé, deux pôles d’influence se dessinent. D’un côté, Franck Emmanuel Biya, fils aîné du président, né de son premier mariage avec Jeanne-Irène Biya. De l’autre, le cercle de Chantal Biya, Première dame depuis 1994, figure populaire, médiatique, humanitaire, mais aussi entourée de ses propres réseaux. La rivalité n’est pas toujours frontale. Elle se joue davantage dans les nominations, les fidélités administratives, les proximités familiales et les signaux envoyés depuis le palais d’Etoudi. 
La rumeur d’une nomination de Franck Biya à la vice-présidence, largement relayée au printemps, a été démentie. Le décret présenté sur les réseaux sociaux était faux. Mais la fausse information a montré que, dans l’opinion comme au sein des élites, l’hypothèse Franck Biya est désormais considérée comme tout à fait crédible.
Franck Biya n’a pas le profil classique des barons du régime. Il n’a pas été ministre, ne dirige pas une grande institution publique et ne s’est pas imposé par les discours. Sa force tient justement à sa discrétion. Dans un système camerounais marqué par l’usure du temps, les rivalités internes et la lassitude d’une partie de la population, cette retenue peut devenir un atout.
Formé au Cameroun puis aux États-Unis, diplômé en sciences politiques et en économie, Franck Biya appartient à une génération plus jeune que celle des principaux piliers du pouvoir. Homme d’affaires, passé par la Banque des États de l’Afrique centrale avant de développer ses activités dans le privé, il présente un profil plus technocratique que politique. Il est reconnu pour ses compétences et connaît l’État sans être identifié aux pesanteurs les plus visibles du système.
Autre élément important dans le contexte camerounais, contrairement à plusieurs figures du sérail, Franck Biya ne traîne pas de grande affaire publique. Aucun scandale de corruption établi ni procédure judiciaire majeure ne colle aujourd’hui à son nom dans l’espace public international. Dans un pays où la question de la gouvernance demeure centrale, cette absence de « casserole » constitue un argument politique non négligeable pour ceux qui défendent une transition ordonnée, moins brutale, mais plus lisible. C’est aussi un atout au niveau international, notamment en France, où le soutien à une personnalité non décriée localement serait positive pour la fin de manda d’Emmanuel Macron.
Son image peut aussi être un passage de témoin qui ne soit ni une rupture aventureuse ni une simple reconduction des vieux équilibres. Franck Biya incarne une forme de continuité rajeunie, avec un langage plus économique, plus international, et potentiellement plus audible pour les partenaires étrangers comme pour une partie des élites camerounaises.
Face à lui, Chantal Biya demeure une personnalité centrale. Première dame depuis plus de trente ans, elle a construit une image publique autour de l’action sociale, de la lutte contre le VIH/Sida et de la Fondation Chantal Biya. Sa présence dans la vie nationale est ancienne, visible, souvent populaire. Elle dispose d’un capital d’affection dans certains milieux et d’un réseau qui dépasse largement le rôle protocolaire généralement associé aux épouses de chefs d’État.
Mais transformer cette influence en solution de succession est une autre affaire. Chantal Biya n’est pas une héritière institutionnelle directe. Elle ne peut pas incarner elle-même une transition présidentielle sans ouvrir un débat encore plus sensible sur la personnalisation du pouvoir. Son poids se mesure donc moins dans une candidature que dans sa capacité à peser sur l’entourage présidentiel, à protéger ses proches et à influencer les choix du chef de l’État.
Sa rivalité avec Franck Biya oppose deux logiques. La première, portée par Franck, serait celle d’une succession par le nom, mais avec un visage plus sobre, plus diplômé, plus internationalisé. La seconde, associée au cercle de Chantal Biya, renvoie davantage à une conservation des équilibres internes, avec des réseaux déjà installés autour de la Première dame.
Dans cette configuration, Ferdinand Ngoh Ngoh, le Secrétaire général de la présidence de la république du Cameroun depuis 15 ans, occupe une place à part. Souvent associé au cercle de Chantal Biya, Ferdinand Ngoh Ngoh est l’un des hommes qui, depuis des années, donnent une traduction administrative au pouvoir présidentiel. Son influence nourrit l’idée d’un camp Chantal capable de peser sur les nominations, de verrouiller les équilibres internes et de freiner l’ascension politique de Franck Biya.
Pour le Cameroun, l’enjeu dépasse largement la famille présidentielle. Le pays fait face à des défis lourds avec la crise anglophone, des attentes sociales fortes et une jeunesse en quête d’avenir. Enfin, un besoin de modernisation économique et faire redescendre les tensions politiques après la présidentielle de 2025. La succession doit garantir la stabilité tout en donnant le sentiment d’un début de renouvellement.
Franck Biya dispose, sur ce terrain, d’un avantage paradoxal. Il est à la fois proche du pouvoir par son nom et relativement éloigné de ses combats publics les plus usants. Cette position peut susciter des critiques sur le risque dynastique. Mais elle peut surtout rassurer ceux qui redoutent une bataille de clans ouverte au sommet de l’État. À Yaoundé, la guerre de succession ne fait peut-être que commencer. Et, pour la première fois, Franck Biya apparaît moins comme une rumeur que comme une option politique.
Par Guylain Gustave Moke