
La guerre au Soudan voisin paralyse un oléoduc par lequel transite le brut sud-soudanais, privant le pays de ressources financières alors que l’inflation s’envole.
Plombée par des décennies de conflits et de sous-développement, l’économie sud-soudanaise a souffert de la guerre civile qui a déchiré le jeune Etat entre 2013 et 2018. Mais c’est une autre crise, importée du Soudan voisin, qui a précipité les finances du pays dans l’abîme. La guerre que se mènent les généraux Abdel Fattah Al-Bourhane et Mohammed Hamdan Daglo depuis avril 2023 paralyse l’un des oléoducs par lesquels transite le brut sud-soudanais. Or le pétrole, acheminé par pipeline depuis les champs pétroliers du Sud jusqu’à Port-Soudan, sur la mer Rouge, représente 90 % des revenus de Juba.
Pour le gouvernement, la fermeture de l’oléoduc représente un manque à gagner quotidien de 4 millions de dollars (3,7 millions d’euros). Et pour les Sud-Soudanais, dont tous les biens de consommation ou presque sont importés, elle se traduit par une explosion du coût de la vie.
La banque centrale tente, sans réel succès, de stabiliser la monnaie, alors que le gouvernement s’affaire à obtenir des prêts pour compenser la perte de revenus pétroliers. Un prêt négocié en marge de la COP28 par le précédent ministre des finances, Bak Barnaba Chol, d’un montant de 12,9 milliards de dollars auprès de Hamad Bin Khalifa Department of Projects (HBK DOP), une entreprise basée à Dubaï, fin décembre, a été révélé fin avril par le site d’informations Bloomberg. D’après un document daté du 28 décembre 2023 qui a fuité sur les réseaux sociaux, le prêt serait notamment adossé à des livraisons de pétrole sud-soudanais à l’émirat jusqu’en 2043. Un accord qui a provoqué la fureur des internautes.
Les critiques sont d’autant plus acerbes que la gestion des finances publiques par les autorités est jugée opaque. « L’essentiel de l’argent du pétrole a été alloué à la construction de routes ces dernières années, pour un montant total de quelque 6 milliards de dollars. Seulement, ces contrats n’ont pas été attribués de façon compétitive et il n’y a aucune transparence sur la façon dont l’argent a été dépensé », constate une source diplomatique.
Face à cette perte de confiance, les gros pays donateurs qui ont aidé le pays à voir le jour – les Etats-Unis en tête, le Royaume-Uni ou encore la Norvège – n’ont pas l’intention de venir à la rescousse du gouvernement sud-soudanais. D’autant que leurs budgets pour l’assistance humanitaire sont en baisse – le Royaume-Uni a ainsi coupé plus de 50 % de son aide au Soudan du Sud entre 2020 et 2022, la faisant passer de 156 à 76 millions de Livres. Et alors que la crise humanitaire s’aggrave, avec 7,1 des 12 millions d’habitants en situation d’insécurité alimentaire sévère selon l’ONU, seuls 10,7 % des besoins pour 2024, s’élevant à 1,79 milliard de dollars, sont couverts.
Alors que les caisses de Juba se vident peu à peu et que les réparations de l’oléoduc pourraient prendre jusqu’à fin août, les doutes s’amplifient concernant la capacité du gouvernement d’unité nationale et de transition, formé en vertu de l’accord de paix de 2018, à organiser des élections. Prévu pour fin 2024, le scrutin serait le premier de l’histoire du pays ; l’actuel président, Salva Kiir, a été élu en 2010, avant l’indépendance du Soudan du Sud.
Si, courant avril, le gouvernement a réussi à débourser 15 millions de dollars pour la commission électorale nationale (sur les 250 millions dont elle a besoin), pour des activités « préélectorales », comme l’installation de ses bureaux, le manque de ressources allouées au processus de paix, et les retards dans la mise en œuvre d’activités-clé comme l’unification des forces armées de l’opposition et du gouvernement, ou encore la création d’une Constitution permanente pour remplacer la Constitution provisoire, datant de l’indépendance en 2011… laissent augurer un nouveau report.
Un « dialogue interparties » est en cours, notamment entre le camp de Riek Machar, le premier vice-président, chef de file du plus large groupe d’opposition, et celui du président, Salva Kiir, pour décider du maintien ou du report des élections.
Mais la crise financière constitue une menace pour l’accord de paix, car il est en réalité basé sur le flot du pétrole . Ce qui fait tenir les élites ensemble et qui les entretient pour qu’elles ne se fassent pas la guerre, c’est l’argent du pétrole. Mais quand cette ressource se réduit, le système n’est pas soutenable.
Par Guylain Gustave Moke
Analyste Géopolitique/Politqiue