Du mercredi 5 au samedi 8 avril, Emmanuel Macron est attendu à Pékin et à Canton pour une visite d’État dont les priorités ne sont pas celles qui dominaient lors de ses précédents déplacements en 2018 et 2019.
À part quelques éléments de cérémonial, comme le passage en revue des troupes –qui se fait en hiver à l’intérieur du Palais du peuple, le reste de l’année à l’extérieur–, il serait difficile de trouver une totale ressemblance entre les voyages des présidents français dans le pays. Chacun de ces déplacements a correspondu à un moment précis d’une histoire chinoise qui n’a jamais cessé d’évoluer.
L’Élysée indique qu’il est «nécessaire de reconnecter avec la Chine», après trois années durant lesquelles le pays s’est enfermé dans une politique anti-Covid. Emmanuel Macron, poursuivent les services de la présidence, veut continuer à améliorer «l’accès des entreprises françaises au marché chinois et mettre en place des conditions équitables de concurrence». À tout cela s’ajoute une volonté de discuter avec la deuxième économie au monde de ses positions à l’international. En particulier à propos de la guerre que la Russie mène en Ukraine.
À chaque président sa relation avec l’empire du Milieu
Toutes ces intentions marquent les différences entre Emmanuel Macron effectuant son troisième déplacement en Chine et les relations de ses prédécesseurs avec la République populaire. De Gaulle bénéficie encore aujourd’hui à Pékin d’une estime qui apparaît dans les discours d’officiels chinois. En 1964, alors que les États-Unis, l’Europe et l’URSS la tenaient fermement à l’écart de la scène internationale, la France avait en effet diplomatiquement reconnu la Chine communiste.
La Révolution culturelle, qui débuta deux ans plus tard, empêcha la relation franco-chinoise de profiter de l’élan qu’aurait pu donner ce geste gaulliste. C’est Georges Pompidou qui, en 1973, va faire le premier voyage d’un président français en Chine. Le pays était alors peu développé, mais les dirigeants chinois multiplient les attentions. Sachant leur hôte malade, ils avaient notamment fait installer un escalier mécanique dans les grottes bouddhiques de Yungang, qu’il désirait visiter
En 1980, Valéry Giscard d’Estaing avait étonné par son désir de passer deux jours au Tibet, qui était alors une province autonome totalement fermée au monde extérieur, sans ses conseillers et sans presse. Puis, en février 1981, François Mitterrand s’était éloigné de la campagne présidentielle en passant une semaine en Chine, avant d’y revenir deux ans plus tard en tant que président de la République. Sa relation avec les dirigeants chinois s’était cependant détériorée en 1989, lorsqu’il avait été parmi les chefs d’État qui condamnaient fermement la répression par l’armée chinoise de l’occupation de la place Tian’anmen.
Jacques Chirac, lui, avait établi un contact très personnel avec Pékin. Il avait un intérêt réel et profond pour la culture chinoise, ce qui l’avait amené à être particulièrement apprécié dans un pays qui commençait, au début des années 2000, à compter sur la scène économique mondiale. De son côté, Nicolas Sarkozy cherchait à se démarquer de son prédécesseur en n’hésitant pas à critiquer la gestion des droits humains des dirigeants chinois, ou en provoquant des incidents notamment lorsqu’il avait reçu le dalaï-lama au cours d’un Conseil européen en 2008. 
Aussi, il n’a pas été difficile pour François Hollande d’être hautement apprécié par Xi Jinping, arrivé peu avant lui au pouvoir. En 2015, la conférence de Paris sur les changements climatiques avait d’autant plus été appréciée à Pékin qu’elle a permis à la Chine de se comporter en bon élève dans ce domaine.
Aller en Chine avec des partenaires européens, c’est très français
En janvier 2018, lorsqu’il fait son premier voyage présidentiel en Chine, Emmanuel Macron indique qu’«une nouvelle ère s’ouvre». Xi Jinping, lui, parle de «mission historique» en vue de conforter les liens franco-chinois. Il déclare, au côté d’Emmanuel Macron que les deux chefs d’État ont «décidé conjointement de rester étroitement en contact, de renforcer les échanges à haut niveau et de continuer, ensemble, à jouer un rôle de leaders sur les tendances internationales».
Ces propos sont accompagnés de quelques contrats économiques importants sur l’exportation de bœuf français, ainsi que sur un projet de construction, par Areva, d’une centrale de traitement-recyclage du combustible nucléaire usé.
En novembre 2019, Emmanuel Macron fait un deuxième voyage en Chine. Parmi les accords qui sont alors signés, Engie établit une coopération avec Beijing Entreprises Clean Energy pour des investissements dans les énergies nouvelles, une vingtaine d’entreprises agroalimentaires françaises qui produisent de la viande bovine, de volaille ainsi que de la charcuterie reçoivent l’agrément pour exporter en Chine et la compagnie aérienne chinoise Colorful Guizhou Airlines achète des moteurs d’avion Safran. Par ailleurs, le contrat avec Orano –le nouveau nom d’Areva– est confirmé.
Le troisième voyage présidentiel d’Emmanuel Macron en Chine comporte une innovation importante: il emmène avec lui Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne. Autour du chef de l’État, on explique qu’il s’agit de montrer qu’il s’agit de porter «une ambition européenne».
Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron rencontre les dirigeants chinois en compagnie de leaders européens. En mai 2019, quand Xi Jinping était venu à Paris, une demi-journée avait été consacrée à une rencontre à l’Élysée avec Angela Merkel, alors chancelière allemande, et Jean-Claude Juncker, qui présidait la Commission européenne. Quelques mois plus tard, en novembre 2019, la délégation du président français en Chine comprenait une ministre allemande et un membre de la Commission.
Pour le voyage de 2023, le chancelier allemand Olaf Scholz a décliné l’invitation à se joindre au voyage d’État français, s’étant rendu en Chine il n’y a pas si longtemps –en novembre dernier, pour être précis. Lors de cette visite, le chancelier n’avait d’ailleurs invité aucun représentant du gouvernement français ni de la Commission européenne. De même, Pedro Sánchez, le Premier ministre espagnol, qui était à Pékin les 30 et 31 mars, n’était accompagné que de ses conseillers et de membres de son gouvernement. L’initiative d’aller en Chine en emmenant des personnalités européennes reste donc un geste pour l’instant exclusivement français.
Ursula von der Leyen, une figure pas forcément très appréciée
Il n’est cependant pas certain qu’à Pékin, la venue d’Ursula von der Leyen soit totalement appréciée. Elle est en effet considérée par la presse chinoise comme très proche des positions américaines. Et le 30 mars dernier, à Bruxelles, devant le Centre de politique européenne, elle a prononcé un discours dans lequel elle a notamment parlé du renforcement du pouvoir personnel de Xi Jinping et de la volonté de la Chine de façonner l’ordre mondial, ce qui, expliquait-elle, pourrait aller à l’encontre des intérêts européens.
La présidente de la Commission a cependant ajouté que la Chine était devenue un géant industriel et commercial incontournable et que des partenariats devaient être établis, notamment pour répondre aux défis du réchauffement climatique.
Il n’est pas prévu qu’Ursula von der Leyen participe aux différents dialogues franco-chinois qui vont se tenir à Pékin. En revanche, elle doit être présente à une réunion trilatérale –Europe, France, Chine–, et est conviée avec Emmanuel Macron au dîner d’État qui doit se dérouler le 6 avril avec les hauts dirigeants chinois au Palais du peuple.
La paix en Ukraine au menu
Dans les entretiens qu’il doit donc avoir avec le président Xi Jinping, Emmanuel Macron doit aborder certains dossiers économiques. Des accords dans le secteur agroalimentaire, dans le nucléaire civil ou dans l’aéronautique ont été négociés et devraient être annoncés. Plusieurs PDG de grands groupes comme EDF, Alstom ou Veolia accompagnent la délégation présidentielle, où ils vont côtoyer des dirigeants de PME.
D’autre part, sur le plan culturel, la visite du président français doit permettre des accords sur des dossiers universitaires ainsi que sur des formations aux métiers d’art. En matière de cinéma, le réalisateur Jean-Jacques Annaud fait partie de la délégation présidentielle. Il est connu en Chine pour y avoir réalisé Le Dernier Loup en 2015 et son dernier film, Notre-Dame brûle, sort actuellement sur les écrans chinois.
Dans les conversations franco-chinoises qui vont avoir lieu à Pékin concernant la politique internationale, la question de la guerre en Ukraine dominera. On estime à l’Élysée que la Chine est «le seul pays au monde en mesure d’avoir un impact immédiat et radical sur l’évolution du conflit». Aussi, on souhaiterait que Pékin prenne des positions plus claires en faveur de la paix et soutienne la population ukrainienne.
C’est avec de telles positions que le président français devrait entamer la discussion avec Xi Jinping sur la question ukrainienne. Le 24 février dernier, la Chine a présenté un document qui, selon Paris, n’est pas un «plan de paix» mais une position en douze points pour aller vers la paix. La diplomatie française estime qu’elle peut dégager certaines convergences avec des éléments de ce texte, par exemple sur la nécessaire sécurité des centrales nucléaires ou sur le non-emploi des armes nucléaires ou bactériologiques.
Un autre sujet, les atteintes aux droits humains en Chine, apparaît régulièrement et discrètement dans le dialogue franco-chinois, et cela devrait être encore le cas au cours de ce voyage d’Emmanuel Macron. Il y a des arrestations de militants, en particulier à Hong Kong mais également parmi les habitants du Xinjiang ou du Tibet. Par ailleurs, des manifestants qui protestaient en novembre dernier contre les restrictions anti-Covid ont depuis été emprisonnés. Bénédicte Jeannerod, qui est la directrice France de Human Rights Watch, a déclaré le 30 mars que «le président [Emmanuel] Macron et la présidente [Ursula] von der Leyen ne devraient pas mettre sous le tapis l’autoritarisme croissant du gouvernement chinois lors de leur visite à Pékin».
Depuis 2019, l’Union européenne a d’ailleurs décidé de sanctions contre certains responsables chinois de cette région. Ils ne peuvent, en particulier, plus venir dans un pays d’Europe. Mais, il y a deux mois, l’Union européenne a rétabli avec le gouvernement chinois un «dialogue sur les droits humains» qui avait été interrompu pour cause de pandémie en 2020.
Moins d’États-Unis, plus d’Europe?
La Chine a-t-elle actuellement besoin, sur le plan économique, de la France et de l’Union européenne au point d’accepter de faire quelques gestes en matière de droits humains? Les pourparlers d’Ursula von der Leyen et d’Emmanuel Macron aborderont-ils ouvertement la question? Ou bien resteront-ils au chapitre de la «diplomatie secrète»?
En allant à Pékin, le dirigeant français et la présidente de la Commission européenne montrent un désir de relancer les échanges économiques et les conversations politiques avec la direction du Parti communiste chinois. Ce qui n’est remis en cause ni à Bruxelles ni à Paris ni dans les autres capitales d’Europe. Mais ce point de vue n’est pas celui des Américains qui, depuis quelques années, cherchent à limiter l’essor d’une Chine devenue pour eux une réelle concurrente.
Joe Biden, comme avant lui Donald Trump, a ainsi multiplié les restrictions et taxations diverses sur les produits chinois importés aux États-Unis. En bonne logique, cela devrait amener la Chine de Xi Jinping à renforcer ses liens économiques et commerciaux avec l’Europe.
Par Richard Arzt — Édité par