Tunisian President Kais Saied gives a talk on constitutional law during a state visit to Qatar at an event hosted by Lusail University, on November 16, 2020. - Tunisia's President Kais Saied and Qatar will seek to promote dialogue between Muslims and the West to prevent anti-Muslim backlashes following extremist attacks, he said during a visit to Doha Sunday. (Photo by Karim JAAFAR / AFP)
L’arrestation du président du Front du salut national, jugé en état de liberté pour complot contre la sûreté de l’Etat, survient après celles de deux autres figures célèbres de l’opposition. « Quasiment toute l’opposition tunisienne est désormais en prison ou en exil », selon l’ONG Human Rights Watch.
Ahmed Nejib Chebbi, figure de l’opposition en Tunisie depuis plusieurs décennies, a été arrêté, jeudi 4 décembre, à son domicile après avoir été condamné en appel à douze ans de prison la semaine dernière, dernier épisode d’une campagne de répression « aveugle » selon Amnesty International.
M. Chebbi, 81 ans, est l’un des opposants de gauche les plus célèbres du pays. Il milite depuis plusieurs décennies. Ancien candidat à la présidence, il est le cofondateur et président du Front du salut national (FSN), la principale coalition de l’opposition en Tunisie. Il a brièvement occupé un poste de ministre après la chute de Zine El-Abidine Ben Ali, renversé par le soulèvement de 2011, puis a fait partie de l’Assemblée nationale constituante au début de la transition démocratique.
Sa fille, l’avocate Haïfa Chebbi, a annoncé en pleurs son arrestation à l’Agence France-Presse (AFP). Depuis plusieurs jours, le domicile de son père était surveillé par deux voitures de police et une dizaine d’agents en civil. Dans une vidéo enregistrée peu avant son interpellation, M. Chebbi a confié : « Je vais en prison à cet âge avancé avec la conscience tranquille et pure, parce que je n’ai commis aucune erreur. » Haïfa Chebbi a précisé qu’il avait été emmené à la prison de Mornaguia, près de Tunis. S’il « n’a pas d’espoir dans la justice » tunisienne, son père juge qu’avec les arrestations de personnalités le président « Kais Saied a réussi à unir l’opposition », a-t-elle affirmé.
Ahmed Nejib Chebbi avait comparu libre dans le cadre d’un mégaprocès d’une quarantaine d’opposants pour « complot contre la sûreté de l’Etat » et « adhésion à un groupe terroriste », et avait vu la semaine dernière sa peine de dix-huit ans en première instance réduite à douze ans en appel. Son arrestation survient après celles de deux autres figures de l’opposition : l’avocat Ayachi Hammami et la militante Chaïma Issa, condamnés respectivement à cinq ans et vingt ans de prison dans la même affaire.
La détention de MM. Chebbi et Hammami et de Mme Issa « confirme l’effrayante détermination des autorités tunisiennes à étouffer l’opposition pacifique », a déclaré à l’AFP Sara Hashash, directrice régionale adjointe de l’ONG Amnesty International. Pour Ahmed Benchemsi, porte-parole régional de Human Rights Watch (HRW), « la parenthèse de l’espoir démocratique est bel et bien refermée » en Tunisie. Après l’arrestation de M. Chebbi, « sa dernière grande figure, quasiment toute l’opposition tunisienne est désormais en prison ou en exil. Quinze ans après la “révolution [de jasmin]”, c’est comme si la dictature marquait officiellement son retour », a-t-il ajouté.
Depuis le coup de force du président, Kaïs Saïed, à la fin de juillet 2021, par lequel il s’est octroyé les pleins pouvoirs, des ONG tunisiennes et étrangères déplorent un recul des droits et des libertés en Tunisie, berceau des « printemps arabes », en 2011. Des dizaines d’opposants, avocats, journalistes ou travailleurs humanitaires sont détenus sur des accusations de complot contre l’Etat ou en vertu d’un décret sur les fausses informations.
Vendredi dernier, le président Saïed avait qualifié d’« ingérence flagrante » dans les affaires intérieures du pays une résolution adoptée la veille par le Parlement européen appelant « à la libération (…) des prisonniers politiques ».
En recevant son chef de la diplomatie, M. Saïed lui avait demandé de protester auprès des Européens qui « peuvent apprendre des leçons de notre part dans le domaine des droits et libertés ». Quelques jours plus tôt, le président Saïed avait convoqué l’ambassadeur européen à Tunis, Giuseppe Perrone, pour « non-respect des règles du travail diplomatique », au lendemain d’une rencontre entre le diplomate et le chef de la puissante Union générale tunisienne du travail (UGTT).
Jeudi, lors d’un rassemblement à l’appel de l’UGTT pour commémorer l’assassinat du dirigeant syndical Farhat Hached, des manifestants ont scandé des slogans contre le pouvoir. « Libertés, libertés ! », « le peuple en a assez du règne du despote ! », ont-ils crié. Une autre manifestation à l’appel de partis et d’ONG est prévue samedi sous le mot d’ordre : « L’opposition n’est pas un crime. » Lors d’une réunion mercredi soir, des représentants de l’opposition, dont le parti islamo-conservateur Ennahdha et le Parti destourien libre (PDL), pourtant aux antipodes sur l’échiquier politique, ont appelé à l’union face au pouvoir.
L’avocat Samir Dilou a dénoncé un « rouleau compresseur qui vise tout le monde », tandis que Wissem Sghaier, porte-parole du parti Al-Joumhouri, a fustigé « une situation sans précédent dans l’histoire moderne de la Tunisie ».
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