Après le dépôt de plaintes en France et en Belgique contre ses filiales pour recel de crimes de guerre, blanchiment de faux et tromperie des consommateurs, la société californienne annonce avoir instruit ses fournisseurs dans ces deux pays de cesser leurs exportations.
Apple « conteste fermement » les allégations contenues dans les plaintes déposées contre ses filiales en France et en Belgique, les 16 et 17 décembre, par des avocats mandatés par la République démocratique du Congo (RDC), qui l’accusent de recel de crimes de guerre, blanchiment de faux et tromperie des consommateurs.
L’entreprise indique par ailleurs avoir pris soin d’informer ses fournisseurs qu’ils « devaient suspendre l’approvisionnement en étain, tantale, tungstène et or en provenance de la RDC et du Rwanda », mais sans préciser clairement quand ces instructions ont été données, expliquant seulement l’avoir fait « alors que le conflit dans la région s’intensifiait plus tôt cette année ».
« Nous avons pris cette mesure car nous craignions qu’il ne soit plus possible pour les auditeurs indépendants ou les mécanismes de certification du secteur d’effectuer les contrôles requis pour respecter nos normes élevées », explique le communiqué de la firme. 
Ces minerais sont principalement extraits dans l’Est de la RDC et exportés à travers le Rwanda, une région marquée par des conflits armés et des pratiques d’exploitation controversées. Le 16 décembre, après la plainte déposée par Kinshasa, Apple a précisé qu’elle avait pris des mesures pour interrompre ses approvisionnements en 3T en provenance de cette région.
Toutefois, la firme californienne a resté relativement vague dans sa communication, notamment sur le moment exact où ces instructions ont été données à ses fournisseurs. Elle indique simplement que ses fonderies et raffineries ont été informées plus tôt dans l’année, alors que les tensions dans la région se sont intensifiées, mais ne donne pas plus de détails. Ce flou a alimenté des interrogations sur l’ampleur de la prise de décision et sur les actions concrètes mises en place pour contrôler l’origine de ses matières premières.
Les accusations portées par la RDC sont liées à l’implication de groupes armés dans l’exploitation de ces minerais dans l’Est du pays, une région où les ressources naturelles sont souvent au centre de luttes violentes. L’une des principales préoccupations de Kinshasa est que les bénéfices de cette exploitation illégale financent des groupes rebelles, notamment le M23, un groupe armé soutenu par le Rwanda, qui occupe plusieurs zones riches en ressources dans la région.
Depuis 2021 surtout, le système de certification des minerais dits 3 T – étain, tantale, tungstène – mis en place mis en place par l’association mondiale des producteurs d’étain, l’Initiative internationale de la chaîne d’approvisionnement de l’étain (Itsci), fait l’objet de nombreuses mises en cause des Nations unies et d’ONG. Global Witness l’a ainsi qualifié de « blanchisseuse ».
En février 2024, les rebelles du M23 ont pris le contrôle de la mine de coltan à Rubaya, un site majeur pour l’exploitation du minerai, exacerbant ainsi les tensions entre la RDC et son voisin rwandais. L’initiative d’Apple de suspendre ses approvisionnements est perçue comme une réaction directe à la pression diplomatique exercée par le gouvernement congolais, soutenu par une série de plaintes auprès de diverses instances internationales.
William Bourdon, un des avocats représentant la RDC, a exprimé une satisfaction prudente face à cette annonce. Selon lui, il s’agit d’un geste inédit de la part d’une entreprise aussi influente qu’Apple, qui semble enfin reconnaître la nécessité de vérifier la provenance de ses matières premières. Cependant, il reste prudent, rappelant qu’il est urgent de s’assurer que l’entreprise se conforme à un processus rigoureux de vérification et de transparence dans la chaîne d’approvisionnement des minerais. 
Ces accusations portées contre Apple pourraient marquer le début d’une série de plaintes similaires visant d’autres géants technologiques qui, selon certains observateurs, continuent de s’approvisionner dans des régions touchées par des conflits armés, parfois sans se soucier des conditions dans lesquelles les minerais sont extraits. Le département d’État américain, dès le mois de juillet 2024, avait exprimé des préoccupations similaires concernant l’exploitation illicite de certains minerais dans la région des Grands Lacs.
La question des « minerais de sang », des ressources naturelles utilisées pour financer des conflits armés, est devenue un sujet de plus en plus débattu au sein des organisations internationales, ainsi que parmi les entreprises mondiales qui se fournissent en matières premières. La RDC, quant à elle, poursuit sa lutte pour que les entreprises étrangères, en particulier les multinationales opérant dans les secteurs de la technologie et de l’exploitation minière, prennent leurs responsabilités en matière de respect des droits de l’homme et de la souveraineté du pays.
Le gouvernement congolais met en avant la nécessité d’une réglementation stricte pour éviter que des entreprises n’alimentent, même indirectement, les conflits qui dévastent l’est de la RDC depuis des décennies. Les tensions entre la RDC et le Rwanda, qui soutient les rebelles du M23, ajoutent une dimension géopolitique cette affaire. La question des minerais 3T n’est qu’un aspect d’un conflit plus large, où les ressources naturelles jouent un rôle clé dans le financement des hostilités.
La RDC accuse le Rwanda de soutenir le M23 dans le but d’accéder aux richesses minières de l’Est du pays, une accusation que Kigali a toujours niée. Cette situation a conduit à des ruptures diplomatiques et à des tensions militaires croissantes entre les deux voisins. Le cas d’Apple soulève ainsi des questions importantes sur la responsabilité des entreprises face aux conséquences de leurs chaînes d’approvisionnement, en particulier dans des régions sensibles comme l’Afrique centrale.
Alors que le géant technologique se montre prêt à réévaluer ses pratiques d’approvisionnement, l’issue de ces négociations pourrait influencer la manière dont d’autres entreprises aborderont les questions liées à l’exploitation des ressources naturelles dans des zones de conflit. En attendant, la RDC continue de dénoncer l’exploitation illégale de ses ressources, et de plaider pour une plus grande transparence et responsabilité des acteurs internationaux impliqués.
Par Guylain Gustave Moke