La famine à Madagascar fait des ravages, contraignant des habitants à manger des criquets, des feuilles de cactus et même de la boue, a alerté vendredi un responsable de l’ONU, en soulignant qu’il s’agit du premier pays au monde à expérimenter la faim due à la crise du réchauffement de la planète.
La situation aujourd’hui, provoquée par plusieurs années de sécheresse, a fait dire au patron du Programme alimentaire mondial (PAM), David Beasley, qui s’est récemment rendu sur place que « cela ressemblait à ce que vous voyez dans un film d’horreur ».
Vendredi, la directrice régionale du PAM pour le sud de l’Afrique, Lola Castro, qui a accompagné David Beasley dans son voyage, a évoqué une « situation très dramatique », lors d’un entretien par vidéo avec des journalistes à New York. « Le pire est à venir », a-t-elle prédit.
« Nous avons des gens au bord de la famine et il n’y a pas de conflit. Il y a juste le changement climatique avec ses pires effets qui les affecte gravement », a-t-elle ajouté, jugeant une « action rapide plus que nécessaire » de la communauté internationale. « Ces gens n’ont contribué en rien au changement climatique et ils en prennent l’entier fardeau à l’heure actuelle », s’est-elle insurgée, en citant David Beasley.
Regardez mon enfant, ayez pitié! », interpelle une maman dans la région Anosy, terriblement affectée par la famine, à l’extrême sud de Madagascar. Elle s’empresse de déshabiller sa fille de cinq ans pour prouver la gravité de son état.
Côtes saillantes, bras faméliques, regard vide, la petite se laisse manipuler en silence et se met à trembler. Du village de Fenoaivo, elles doivent marcher une dizaine de km vers le centre de santé le plus proche. « Jésus est notre seul guide », dit cette femme qui n’a pas un sou en poche.
Un peu plus loin, une famille endeuillée veille en silence autour d’un feu presque mort. « Nous ne pouvons pas faire l’enterrement car nous n’avons pas de zébu. Nous n’avons pas de repas à servir, pourtant chez nous c’est le plus important », se désole Rahovatae, devant la case où repose son père mort de faim quatre jours plus tôt.
En attendant de l’aide, toute la famille cherche racines et tubercules, dernières denrées disponibles.
« Il n’y a plus rien à prendre là. C’est par ici qu’on creusait », montre cette mère de neuf enfants, une bêche à la main, dans ce petit bois près du village.
Bredouille, elle se dirige vers des cactus et arrache un morceau. « J’enlève les épines au couteau. Ce n’est pas bon, c’est âcre et gluant au palais. Même cuit, ça n’a aucun goût. Ça nous affaiblit », se lamente-t-elle.
– « Film d’horreur » –
Son hameau désert fait partie de ceux que certains humanitaires appellent tristement « village zombie », où la vie se réduit à quelques silhouettes émaciées qui semblent attendre la mort.
Comme Rahovatae, plus d’un million de Malgaches, sur une zone vaste comme la Bulgarie ou Cuba (111.200 km2), ont faim.
La rareté des pluies depuis plusieurs années consécutives a rendu l’agriculture impossible. Et des tempêtes de sable ont transformé de vastes étendues de terres arables en friches. Des ravages liés au réchauffement climatique, affirme l’ONU.
« Nous avons planté mais il n’y a pas eu de pluie. Tout ce qui est planté meurt. Nous n’avons plus rien: on a vendu une partie de nos biens, l’autre a été volée par des bandits », raconte Sinazy, mère de huit enfants, à Mahaly.
Dans une petite case de terre et de paille, son fils de 17 ans, Havanay, casse des noix sauvages. « On mange l’intérieur, cette chair blanche » difficile à extraire, montre-t-il. « Je casse ça du matin au coucher du soleil. Mais le gras peut rendre malade. Après en avoir mangé, je tremble », se désole-t-il. 
Le patron du Programme alimentaire (PAM) David Beasley a comparé la situation à un « film d’horreur », qui fait monter « des larmes aux yeux des humanitaires les plus endurcis » par l’expérience.
– Cuir bouilli –
Quelque 14.000 Malgaches ont atteint le niveau cinq, soit la phase « catastrophe, quand les gens n’ont plus rien à manger », explique Moumini Ouedraogo, responsable du PAM dans l’Ile.
L’ONU estime les besoins à 67 millions d’euros pour la prochaine période de soudure dès octobre.
Plusieurs ONG avec le soutien du gouvernement distribuent des centaines de tonnes de nourriture et de compléments nutritionnels depuis des mois, mais cela ne suffit pas.
La ville d’Ambovombe, chef-lieu de la région très affectée d’Androy, est débordée par l’afflux de centaines d’affamés, livrés à eux-mêmes depuis des mois.
Ils sont réduits à mendier et mangent déchets alimentaires du marché et chutes de cuir données par des fabricants de sandales. Pour le ramollir, le cuir est bouilli avec un peu de sel ou simplement grillé.
« Nous mangeons du cuir tous les jours. Il nous ronge le ventre mais c’est parce que nous n’avons rien. Nous souffrons beaucoup », dit Clarisse.
– »Facteurs multiples? »-
Particulièrement grave cette année, le phénomène n’est pas nouveau à Madagascar. La Grande Ile a connu seize crises alimentaires documentées depuis 1896.
Le gouvernement se défend de toute mauvaise gestion. « Nous avons mené plusieurs actions depuis l’élection de monsieur le président Rajoelina », en 2019, souligne sa directrice de cabinet Lova Hasinirina Ranoromaro. « C’est une vraie transformation que nous souhaitons voir dans le sud. Il y a une forte volonté politique », assure-t-elle.
Sur Twitter, le président a annoncé le lancement de « 141 projets d’envergure » dans les secteurs de l’agriculture, l’accès à l’eau, les travaux publics et la santé.
« Jusqu’ici nous avons apporté de l’aide humanitaire, maintenant nous voulons des avancées structurelles », notamment en termes d’irrigation, a déclaré à l’AfriqueDiplo le ministre de l’Economie, Richard Randriamandranto.
Pour les cadres du PAM, la famine résulte principalement du réchauffement climatique. « Nous n’avons pas d’industrie ici (à Madagascar) qui puisse vraiment polluer autant, pourtant on a tous les effets de cette pollution qui font qu’on voit la nature se dégrader et ne pas permettre aux gens de produire assez pour se nourrir », assure M. Ouedraogo.
Pour le chercheur Paubert Mahatante, « l’explosion démographique et l’épuisement des ressources naturelles » jouent aussi, tout comme la détérioration des routes ou « la défaillance de la politique de décentralisation ».
Ni les autorités, ni le PAM ne communiquent sur le nombre de morts. Mais ces derniers mois, l’AfriqueDiplo a comptabilisé au moins 340 morts auprès des municipalités.
L’emprise de la famine est particulièrement importante dans le sud du pays. Il y a plus d’un mois, l’ONU avait déjà alerté sur une famine en progression mettant à risque plus d’un million de personnes.
L’île de l’océan Indien reste difficilement accessible à l’aide comme aux médias, en raison de la pandémie de Covid-19 et des restrictions qui l’accompagnent. Les agences humanitaires peinent aussi à sensibiliser sur la tragédie, alors que les fonds manquent pour apporter suffisamment d’aide.
AfriqueDiplo