A la tête du Mouvement démocratique libéral, Aliou Bah avait été arrêté le 26 décembre à la frontière sierra-léonaise. Douze jours plus tôt, il avait tenu publiquement des propos mettant en cause l’attitude des chefs religieux face à la répression en cours dans le pays.
En Guinée, un opposant de plus est réduit au silence. Aliou Bah a été condamné, mardi 7 janvier, à deux ans de prison ferme par le tribunal de première instance de Kaloum pour « offense et diffamation » à l’encontre du président guinéen Mamadi Doumbouya. Il était poursuivi à la suite d’une déclaration tenue lors d’une conférence de presse, le 14 décembre, dans laquelle il déplorait le silence des chefs religieux face à la répression menée par la junte, au pouvoir depuis septembre 2021.
« Conseillez les mauvais Guinéens. Dites-leur de revenir sur le droit chemin, qu’ils soient dirigeants ou quelles que soient leurs responsabilités. (…) Les religieux ne doivent pas continuer de se taire. La religion n’autorise pas un dirigeant de kidnapper ses enfants, de tuer les populations », avait-il lancé. Ses déclarations avaient ensuite été relayées sur ses réseaux sociaux.
Arrêté le 26 décembre à la frontière sierra-léonaise, le chef du Mouvement démocratique libéral avait été écroué à l’issue de cinq jours de garde à vue dans « des conditions insalubres », selon ses avocats, avant d’être présenté au juge. Alors que le président guinéen s’était constitué partie civile, sa défense dénonce un règlement de comptes politique. « Ce procès de la honte est une régression de plus dans l’édification de l’Etat de droit en Guinée », s’insurge Me Pepe Antoine Lama, qui s’apprête à faire appel du verdict dans les prochaines heures. 
La condamnation d’Aliou Bah s’inscrit dans un climat de durcissement politique. Le 4 décembre, Habib Marouane Camara, journaliste à la tête du site Le Révélateur 224, a été arrêté par des hommes en uniforme dans la banlieue de Conakry, selon ses avocats et un syndicat de presse qui affirment ignorer où il se trouve. Le 9 juillet, Oumar Sylla, plus connu sous le nom de Foniké Menguè, et Billo Bah, activistes connus du Front national pour la défense de la Constitution, ont également été enlevés à Conakry par des éléments armés, selon des témoins. Les autorités ont à chaque fois nié avoir procédé à leurs arrestations.
Acclamé à sa prise de pouvoir par la société civile et l’opposition, hostiles à l’ancien président Alpha Condé, le général Doumbouya est depuis sous le feu des critiques. Ses anciens soutiens, dont Aliou Bah, lui reprochent d’avoir trahi sa promesse de rendre le pouvoir aux civils avant le 31 décembre 2024. « Aliou Bah a travaillé dès les premières heures du putsch avec d’autres forces politiques sur un mémorandum pour accompagner la transition », rapporte Mamadian Diallo, porte-parole du Mouvement démocratique libéral. Mais il a très vite compris que les dirigeants de la junte n’allaient pas respecter leurs engagements. Depuis, il le dénonce. »
Natif de Labé, en pays peul, Aliou Bah, 40 ans, était l’un des derniers chefs de partis critiques à l’égard du régime à vivre encore en Guinée. Les principaux leaders de l’opposition, dont le président renversé Alpha Condé et Cellou Dalein Diallo, ont été contraints à l’exil. Ces dernières semaines, selon ses proches, l’opposant se sentait dans le viseur des autorités. « Le 9 décembre, alors qu’il était en séjour en France, il a reçu par téléphone des menaces d’enlèvement. Il a déposé plainte pour X [en Guinée] mais il n’y a pas eu de suites à ce jour », affirme son avocat, Me Lama.
Lors de son procès, Aliou Bah avait relaté un curieux échange téléphonique survenu quelques jours avant son interpellation avec le général Balla Samoura, haut commandant de la gendarmerie et directeur de la justice militaire. « Pourquoi êtes-vous en colère contre nous ? Est-ce que vous savez qu’on peut vous convoquer pour que vous vous expliquiez sur vos discours politiques ? », lui aurait demandé le haut gradé.
Aliou Bah, consultant international en finance, s’était illustré lors du sommet Afrique-France organisé en octobre 2021 à Montpellier, un mois après le coup d’Etat contre Alpha Condé. Sélectionné avec dix autres jeunes Africains lors du grand débat face à Emmanuel Macron, Aliou Bah avait été incisif. « Certains de nos dirigeants ne sont plus légitimes mais je ne vous demande pas de vous en occuper. Nous le faisons nous-mêmes et nous continuerons à le faire », avait-il déclaré.
Depuis son arrestation, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer le tournant autoritaire en cours. En dépit des promesses de la junte, aucune élection présidentielle n’est pour le moment annoncée. Le régime justifie l’allongement de la transition par le retard pris dans les réformes politiques et économiques.
L’opposition et la société civile s’inquiètent d’un retour de la violence d’Etat dans le pays. « La condamnation d’Aliou Bah démontre l’instrumentalisation du pouvoir judiciaire. Des magistrats se sont saisis de ce dossier vide pour faire plaisir aux autorités, regrette son avocate, Me Halimata Camara. C’est un kidnapping judiciaire pour le faire taire durant les deux prochaines années. »