Harare s’est hissé au rang de quatrième producteur mondial de lithium grâce aux investissements colossaux venus de Pékin. Le pays d’Afrique australe souhaite désormais obliger les entreprises chinoises à raffiner le minerai sur son territoire pour en tirer davantage de bénéfices.
Premier producteur africain de lithium, le Zimbabwe est aussi le premier à avoir amorcé une filière de transformation locale, en s’appuyant sur une stratégie progressive d’incitations et de restrictions. Un modèle à observer de près par le Mali, le Ghana ou encore la RDC.
Le groupe chinois Sinomine Resource a annoncé le 19 mai son intention de mobiliser jusqu’à 5,2 milliards de yuans (659 millions d’euros) pour plusieurs projets dont une raffinerie de sulfate de lithium à la mine Bikita au Zimbabwe. Cette annonce survient quelques semaines après la première exportation africaine de sulfate de lithium, réalisée par Zhejiang Huayou Cobalt depuis sa mine Arcadia au Zimbabwe. Leader de la production de lithium sur le continent, le pays d’Afrique australe a de quoi inspirer les nouveaux acteurs de la filière.
Avec 1,13 million de tonnes de concentré de spodumène exporté en 2025 pour 513,8 millions de dollars (443 millions d’euros) de revenus, le Zimbabwe domine la production de lithium en Afrique. Seul le Mali dispose également sur le continent de mines industrielles dédiées à ce métal, essentiel à la transition énergétique de par son utilisation dans les batteries électriques.
La RDC prévoit de mettre en service sa première mine d’ici juin 2026, alors que le Ghana nourrit des ambitions similaires mais sans calendrier clairement défini. Quant au Nigeria, autre fournisseur africain de lithium, il ne dispose que d’exploitations artisanales. Parmi tous ces acteurs, le Zimbabwe est le seul pays qui a déjà réussi à concrétiser l’ambition de transformer localement la production de lithium. Ce processus ne s’est pas fait en un jour.
En décembre 2022, Harare a interdit l’exportation de minerai de lithium brut, une décision destinée surtout à mettre fin à la contrebande dans le secteur artisanal mais qui signalait déjà la volonté des autorités de maximiser les revenus générés par l’exploitation du lithium. Au moment d’approuver le rachat, quelques mois plus tôt, du projet de lithium Arcadia par Huayou Cobalt, les autorités conditionnaient d’ailleurs leur feu vert à l’engagement du groupe à produire localement du lithium de qualité batterie dans les cinq ans suivant la mise en service de la mine.
L’étape décisive est venue en juin 2025, lorsque le ministre des Mines Winston Chitando a annoncé l’interdiction des exportations de concentré à compter du 1er janvier 2027. Seuls les sulfates de lithium et les produits à plus haute valeur ajoutée pourront être exportés passé cette date.
En février 2026, le gouvernement a anticipé l’échéance en étendant l’embargo au minerai brut dans sa globalité, en réponse à des sousdéclarations généralisées qui réduisaient les recettes fiscales. En attendant 2027, une taxe à l’exportation de 10% s’applique sur les concentrés, assortie d’une exigence d’engagements écrits avec des calendriers précis pour la mise en place d’unités de transformation. 
Difficile d’ignorer la justification que constitue l’écart significatif de prix entre la production actuelle de lithium du Zimbabwe et les produits à plus haute valeur ajoutée dans la stratégie offensive de Harare. Selon le Shanghai Metals Market, le contrat de référence pour le sulfate de lithium provenant d’Afrique atteignait ainsi 8 700 dollars la tonne le 22 mai, contre 2 573 dollars la tonne pour le concentré de spodumène à une teneur en lithium de 6%.
Sur la question de l’énergie, dont l’indisponibilité et le manque de fiabilité sont des lacunes régulièrement mises en avant pour freiner la transformation locale dans les pays miniers africains, le Zimbabwe montre aussi qu’il est possible d’avancer sans attendre que les infrastructures nationales soient au niveau. Alors que le pays n’a pas encore assuré son accès universel à l’électricité, avec seulement 62% de la population ayant accès à l’électricité en 2023 selon la Banque mondiale, plusieurs compagnies ont déployé leurs propres installations énergétiques.
La mine de lithium de Sabi Star dispose aussi d’une centrale à charbon de 15 MW. La filiale de Sinomine, Bikita Minerals, exploite une centrale solaire avec stockage par batteries pour soutenir ses activités. La société à capitaux publics Kuvimba Mining a par ailleurs annoncé la construction d’une ligne électrique destinée à alimenter sa future usine de transformation.
Si le modèle zimbabwéen contient des enseignements utiles pour les autres producteurs africains, faut-il encore que ces derniers nourrissent la volonté de transformer localement la production. Ce n’est pas encore le cas du Mali, où la volonté politique s’oriente davantage vers une répartition des revenus plus favorable à l’État. Les deux mines de lithium du pays, Goulamina et Bougouni, sont détenues par des groupes chinois qui exportent la production vers leurs propres usines en Chine.
Annoncée comme la première mine de lithium au Ghana, le projet Ewoyaa se retrouve dans une configuration plus favorable, avec Accra qui a interdit l’exportation à l’état brut des minéraux critiques et plaide pour des usines locales de transformation.
Dans un rapport de mars 2025, Natural Resource Governance Institute estime qu’une mise en place trop précoce d’une raffinerie locale pourrait coûter jusqu’à 500 millions USD au pays, faute de volumes suffisants pour rentabiliser l’investissement. Alors que Huayou Cobalt a récemment signé un accord en vue de racheter Atlantic Lithium, propriétaire australien du projet, la viabilité du modèle de transformation locale au Ghana pourrait dépendre de la capacité de Huayou à transposer son expérience zimbabwéenne aux spécificités d’Ewoyaa.
L’entrée prochaine de la RDC dans le cercle des producteurs africains de lithium relance aussi la question de la transformation locale dans un pays qui nourrit une ambition historique de fournir des produits à plus haute valeur ajoutée à partir de l’extraction de minéraux comme le cuivre et le cobalt. Zijin Mining, qui prévoit une mise en service de la mine de lithium Manono en juin 2026, conditionnait déjà en janvier 2025 le raffinage local à la disponibilité d’une alimentation électrique stable.
Un rapport du Global Development Policy Center de l’Université de Boston publié en mars 2026 et centré sur le cas zimbabwéen est d’ailleurs venu tempérer les ambitions de Harare, en rappelant que le raffinage du lithium est un processus énergivore. Craignant que l’insécurité énergétique persistante du pays ne compromette l’essor d’une filière de transformation à grande échelle, le document recommande le financement d’infrastructures énergétiques via des partenariats publicsprivés, avec le fonds souverain du pays (Mutapa Investment Fund) comme chef de file et les compagnies minières comme clients pour assurer la rentabilité des projets.
Tout en étant leader sur le continent, le Zimbabwe reste par ailleurs en deçà de segments à plus forte valeur ajoutée comme le carbonate et l’hydroxyde de lithium directement utilisés dans la fabrication des batteries. Quoi qu’il en soit, la capacité à générer davantage de revenus au fil des années tout en progressant dans la chaîne de valeur, aussi bien au Zimbabwe qu’ailleurs sur le continent, sera le véritable indicateur de réussite.
Par Guylain Gustave Moke