This pool image distributed by Sputnik agency shows Russian President Vladimir Putin, African leaders and heads of delegations posing for a family photo at the second Russia-Africa summit in Saint Petersburg on July 28, 2023. (Photo by Alexey DANICHEV / POOL / AFP)
Le premier Forum international sur la sécurité, organisé à Moscou du 26 au 29 mai 2026, dépasse largement le cadre d’une simple rencontre diplomatique. Loin d’être un nouveau salon de vente d’armes, le forum révèle une vision du monde qui non seulement rejette l’ordre mondial occidental, mais dépeint comme adversaires les gouvernements occidentaux aux ONG en passant par l’idée même d’une société civile indépendante.
Le Kremlin entend afficher que sa capacité à convoquer des délégations internationales demeure intacte, notamment parmi les États africains. La Russie poursuit l’objectif clair de démontrer qu’elle peut organiser des rassemblements diplomatiques malgré son isolement international depuis l’invasion de l’Ukraine.
Ainsi, Moscou veut se présenter comme un partenaire de sécurité pour les États africains en quête d’alternatives à l’Occident. L’événement répond aussi à la volonté de promouvoir un discours multipolaire, critique de l’ordre international dominé par les puissances occidentales. Il s’agit d’intégrer sécurité, économie et technologie dans une même offre politique, en invitant des représentants du secteur nucléaire, spatial et militaire russe.
Moscou utilise ainsi le forum comme levier d’influence plus large, capable de toucher simultanément gouvernements, appareils de défense et opinions publiques.
Le programme s’articule autour de critiques systématiques envers l’Occident : dénonciation du néocolonialisme, accusation de désinformation, mise en cause du rôle des ONG occidentales dans la déstabilisation. Ce discours vise à construire l’idée que la Russie défend la souveraineté des États africains face aux ingérences extérieures.
Une conférence qualifie la “Désinformation et la Manipulation” d’outils de “la Guerre Hybride de l’Occident contre la Majorité Mondiale.” Une autre élève “Contrer le Néocolonialisme” au rang de priorité sécuritaire pour la “Majorité Mondiale” — un terme qui revient tout au long du programme et signale une tentative délibérée de construire un alignement idéologique avec l’Afrique, l’Asie et l’Amérique Latine. 
Le langage utilisé marque une inversion nette des récits traditionnels occidentaux. Alors que Washington et Bruxelles mettent l’accent sur la résilience démocratique et la lutte contre la désinformation, Moscou se présente comme le défenseur de la souveraineté contre l’ingérence occidentale cachée. Nulle part cela n’est plus clair que dans une session sobrement intitulée « Les ONG comme un outil pour saper la sécurité nationale », qui positionne la société civile—un pilier de la politique étrangère occidentale—comme un instrument de subversion.
Ce n’est pas un thème marginal. Il s’inscrit aux côtés des discussions sur le terrorisme, la guerre hybride et les systèmes d’armement, plaçant ainsi les organisations humanitaires, les groupes de veille et les acteurs du développement dans la même catégorie conceptuelle que les menaces à la sécurité.
Le message aux partenaires en Afrique, en Asie et au-delà est sans équivoque : la souveraineté nécessite une protection non seulement contre les gouvernements étrangers, mais aussi contre les acteurs indépendants de toute sorte.
La technologie, elle aussi, est intégrée dans cette logique de contrôle. Les panels sur l’intelligence artificielle, la cybersécurité et le monitoring financier soulignent la surveillance, la détection et la prévention. Le postulat sous-jacent est que l’ouverture—que ce soit dans les flux d’informations, les systèmes financiers ou les espaces numériques—est intrinsèquement exploitable et donc dangereuse. La récente tentative de fermeture de l’internet russe est un exemple parfait de cette nouvelle architecture de sécurité qui se met lentement en place en Russie mais qui est également devenue une solution à vendre à l’export.
Enfin, le forum semble davantage une déclaration politique dont l’objectif semble être d’obtenir le soutien de ses visiteurs internationaux. Le forum est conçu pour cimenter une vision hostile des affaires internationales actuelles et de l’Occident, qui est clairement présenté comme l’ennemi.
Moscou ne s’en tient pas au seul niveau diplomatique. Elle mobilise médias, relais locaux et figures d’influence pour amplifier ce message. Cette stratégie donne au positionnement russe une teinte plus régionale, plus enracinée. Elle permet surtout au Kremlin de se présenter non comme une puissance imposant un agenda, mais comme un partenaire du continent.
Après la mort de Prigojine et la dissolution de Wagner, Moscou a restructuré sa présence militaire et informationnelle autour de deux structures : l’Africa Corps pour la défense, l’African Initiative pour l’influence médiatique. L’objectif affiché est d’enraciner durablement l’influence russe en Afrique, en remplaçant les opérations clandestines de Wagner par un cadre institutionnel.
Or l’Africa Corps hérite d’un lourd passif. Des accusations d’exactions et d’exploitation économique le suivent dans plusieurs pays du continent. Bien que Moscou revendique une structure plus rigoureuse et d’État, les méthodes et les enjeux demeurent proches de ceux de son prédécesseur.
Face aux revers accumulés des structures militaires russes, ses partenaires africains se trouvent confrontés à des défaillances croissantes de leurs systèmes de sécurité.
Au Mali, l’Africa Corps a repris le contrôle des opérations antiterroristes après le départ de Wagner. Les résultats déçoivent. Depuis 2024, la situation sécuritaire s’est détériorée avec la progression des groupes djihadistes, déficits logistiques, affaiblissement de l’appui russe. Bamako regarde désormais vers d’autres partenaires, Chine, Turquie notamment. Les offensives conjointes du GSIM et du FLA du 25 avril dernier ont marqué un tournant et la reprise de Kidal s’est déroulée après le retrait négocié de l’Africa Corps.
Au Burkina Faso, depuis janvier 2024, l’insécurité progresse. Les groupes armés gagnent du terrain vers la capitale. Deux facteurs expliquent cette dégradation : l’insuffisance des effectifs russes sur place et les pertes importantes des forces burkinabés. Ouagadougou, pris entre crise sécuritaire et difficultés économiques, diversifie ses soutiens militaires, cette fois ce sont les Émirats arabes unis, déjà fortement présent dans la région, qui deviennent un interlocuteur de premier plan pour le matériel défensif.
En Centrafrique enfin, Moscou s’efforce de conclure un accord de défense qui remplacerait Wagner par l’Africa Corps. Bangui reste réservée. Le président Touadéra craint une perte de marge de manœuvre politique. Parallèlement, la capitale centrafricaine resseerre ses liens avec d’autres partenaires, dont Abu Dhabi.
Malgré ses ambitions affichées, la Russie peine à traduire son influence en résultats tangibles en Afrique. Ses promesses en matière de sécurité, d’économie ou de diplomatie se heurtent à des réalités qui les démentent. Son action se réduit souvent à une démarche de communication et d’influence, plutôt qu’à une réelle capacité à répondre aux besoins sécuritaires du continent.
Moscou cherche depuis plusieurs années à renforcer ses liens avec plusieurs pays africains dans les domaines diplomatique, militaire et économique. Les forums Russie-Afrique organisés ces dernières années ont permis d’intensifier les contacts avec de nombreux gouvernements du continent, alors que la Russie tente d’élargir son réseau de partenaires internationaux.
Par Guylain Gustave Moke