La mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz, fils de l’ancien dirigeant historique du Front Polisario, marque un tournant symbolique dans le conflit du Sahara occidental. Attribuée à une frappe de drone marocaine, cette disparition illustre la montée en puissance d’une guerre technologique dans laquelle Rabat s’appuie de plus en plus sur des équipements, des savoir-faire et des technologies israéliens de surveillance, de renseignement et de frappe à distance.
Le Front Polisario a annoncé, dimanche 7 juin 2026, la mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz, fils de Mohamed Abdelaziz, qui dirigea le mouvement indépendantiste sahraoui pendant près de quarante ans, de 1976 à 2016. Membre du Secrétariat national du Polisario et commandant de la brigade de réserve de l’Armée de libération populaire sahraouie, il faisait partie de cette génération appelée à peser dans l’avenir du mouvement.
Avec lui, deux autres combattants sahraouis ont été tués. Selon la version sahraouie, ils sont morts lors d’une opération militaire contre des positions marocaines près du mur de sable, cette ligne fortifiée qui coupe le territoire du Sahara occidental et que les Sahraouis qualifient de « mur de la honte ». Plusieurs médias ont attribué leur mort à une frappe de drone marocaine. Rabat n’a pas revendiqué officiellement l’opération. 
Depuis la rupture du cessez-le-feu en novembre 2020, après les événements de Guerguerat, le conflit du Sahara occidental n’a pas retrouvé l’intensité des grandes années de guerre, mais il n’est plus gelé. Il se déroule dans une zone grise avec des attaques ponctuelles et la montée en puissance d’outils technologiques qui changent profondément le rapport de force.
La mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz intervient dans un contexte où le Maroc a considérablement renforcé ses capacités de surveillance et de frappe à distance. Depuis la normalisation de ses relations avec Israël en 2020, Rabat a fait de la coopération militaire avec Tel-Aviv un levier stratégique.
Cette coopération s’est traduite par des achats de matériel, des transferts de technologies et le développement annoncé d’une industrie marocaine du drone. Le Maroc veut produire, entretenir et intégrer ces technologies dans une stratégie militaire tournée à la fois vers le Sahara occidental, la rivalité avec l’Algérie et le positionnement régional du royaume.
Désormais, les drones occupent une place centrale dans cette évolution. Ils permettent de surveiller de vastes zones désertiques, de suivre des mouvements de combattants et de frapper sans engagement direct de troupes au sol. Dans un espace aussi ouvert que le Sahara occidental, cette capacité change radicalement la conduite des opérations.
Pour le Polisario, cette nouvelle donne accentue un déséquilibre déjà ancien. Le mouvement fait face à une armée structurée, soutenue par plusieurs puissances occidentales et appuyée désormais par des technologies israéliennes parmi les plus avancées dans le domaine du renseignement et de la frappe de précision.
La frappe présumée ayant tué Lahbib Mohamed Abdelaziz, dont on ne connait pas l’origine, s’inscrit dans un environnement militaire profondément transformé par l’axe Rabat-Tel-Aviv. Le Maroc a construit en quelques années un arsenal qui lui permet de projeter sa puissance au-delà du mur de sable. C’est cette continuité entre renseignement, géolocalisation et frappe qui donne à la mort du cadre sahraoui une portée plus large.
La question du renseignement numérique complète ce tableau. Le logiciel espion Pegasus, développé par la société israélienne NSO Group, a déjà placé le Maroc au cœur d’un scandale international. Rabat a toujours nié les accusations, mais plusieurs enquêtes et organisations de défense des droits humains ont documenté des cas de surveillance visant des journalistes, des opposants et des militants, y compris dans l’environnement sahraoui.
Malgré la supériorité technologique du Maroc, la question sahraouie n’avance pas. Si la souveraineté marocaine était pleinement acceptée, il n’y aurait pas besoin de drones pour neutraliser des cadres sahraouis dans le désert.
Le Sahara occidental reste l’un des derniers dossiers de décolonisation non résolus du continent africain. Le Polisario continue de revendiquer l’indépendance, l’Algérie continue de soutenir le droit du peuple sahraoui à décider librement de son avenir, et l’ONU n’a jamais consacré la souveraineté marocaine sur le territoire.
La technologie peut modifier le rapport de force, rendre la guerre plus précise et plus difficile à documenter. Elle ne règle pas pour autant la question du statut du territoire. La mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz rappelle ainsi que, derrière les drones et les alliances militaires, le Sahara occidental demeure d’abord une question politique.
AfriqueDiplo