Politologue et Analyste Politique Congolais: Guylain Gustave Moke
Longtemps soumise à un embargo sur les armes, l’Érythrée est aujourd’hui au centre des préoccupations sécuritaires dans la Corne de l’Afrique. Selon un rapport accablant publié par l’ONG américaine The Sentry, le régime autoritaire d’Issaias Afeworki renforcerait discrètement ses capacités militaires depuis la levée de l’embargo en 2018.
Officiellement justifié par des besoins de défense nationale, ce réarmement semble surtout alimenter l’instabilité régionale, notamment en Éthiopie.
L’embargo onusien, instauré en 2009 en raison de soupçons de soutien aux jihadistes somaliens, avait isolé Asmara sur la scène militaire internationale. Mais depuis sa levée, l’Érythrée multiplie les initiatives pour reconstruire ses forces armées. D’après The Sentry, le pays modernise ses systèmes de défense, réorganise ses troupes et maintient une présence militaire dans des zones sensibles, en particulier dans la région éthiopienne du Tigré, malgré l’accord de paix signé fin 2022.
Entre 2020 et 2022, le conflit du Tigré a vu l’intervention directe de l’armée érythréenne aux côtés des forces fédérales éthiopiennes contre les rebelles tigréens. Le bilan est tragique : environ 600 000 morts, selon l’Union africaine.
Le rapport de The Sentry pointe des crimes de guerre à grande échelle attribués aux troupes érythréennes, parmi lesquels des massacres, des violences sexuelles systématiques et des pillages méthodiques. Même après le cessez-le-feu, des éléments armés venus d’Érythrée continueraient d’exploiter les ressources aurifères du Tigré et d’alimenter des réseaux de traite humaine. 
L’hostilité entre les deux pays remonte à l’indépendance de l’Érythrée en 1993. De 1998 à 2000, une guerre territoriale sanglante a opposé Addis-Abeba et Asmara, causant des dizaines de milliers de morts. En 2018, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed avait pourtant signé un accord de paix avec le président érythréen Issaias Afeworki, mettant officiellement fin aux hostilités.
Mais cet accord semble aujourd’hui fragilisé par les nouvelles ambitions éthiopiennes et le manque de confiance mutuelle. Le port stratégique d’Assab, situé sur la mer Rouge, constitue un point de crispation majeur. Si Abiy Ahmed assure que l’Éthiopie cherche une solution pacifique à son enclavement, l’Érythrée perçoit ses démarches comme une menace directe.
Les relations entre Asmara et Addis-Abeba, brièvement réchauffées en 2018, sont de nouveau glaciales. Depuis la fin de la guerre du Tigré en 2022, la méfiance entre les deux pays ne cesse de croître, notamment en raison des ambitions éthiopiennes d’accéder à la mer Rouge. Face à cette situation, Asmara a exhorté la communauté internationale à intervenir afin de garantir le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des pays voisins d’Addis-Abeba.
Le gouvernement érythréen dénonce les volontés de l’Éthiopie d’établir une base navale ou un couloir maritime, par la diplomatie ou la force militaire. Asmara assure que les accusations à son encontre concernant une préparation militaire contre Addis-Abeba sont infondées. Cependant, certaines sources ont signalé des mouvements de convois d’armes en direction du nord de l’Afar, une région frontalière de l’Érythrée, ce qui alimente les craintes d’un conflit imminent.
Outre les tensions bilatérales, plusieurs acteurs internationaux pourraient jouer un rôle dans l’escalade de la crise. L’Arabie Saoudite, intéressée par les investissements stratégiques en mer Rouge, pourrait peser sur l’avenir de la région. Par ailleurs, l’Éthiopie accuse le Front populaire de libération du Tigré (TPLF) d’être en connivence avec des « forces extérieures », dont l’Érythrée, pour déstabiliser Addis-Abeba.
Alors que les troupes des deux pays sont massées près des frontières, la crainte d’une confrontation militaire grandit. L’intervention de la communauté internationale pourrait s’avérer cruciale pour empêcher une nouvelle guerre et favoriser une issue diplomatique à cette crise latente.
L’ONG appelle la communauté internationale à ne pas rester spectatrice : un nouveau conflit pourrait à tout moment éclater, et l’Érythrée jouerait un rôle moteur dans cette escalade. En l’absence de sanctions ciblées ou de pressions diplomatiques, le pays semble déterminé à suivre sa propre voie, quitte à mettre en péril l’équilibre de toute une région.
L’Érythrée, souvent qualifiée de « Corée du Nord de l’Afrique », poursuit une stratégie militaire inquiétante dans une zone déjà ravagée par des conflits à répétition. Le silence des grandes puissances et la frilosité des institutions africaines face aux agissements d’Asmara laissent craindre une répétition de l’histoire.
Par Guylain Gustave Moke