Chad's transitional Prime Minister and Les Transformateurs party presidential candidate Succes Masra (C) reacts after casting his ballot at the Bureau de vote numéro 1 polling station in Carre 30, Abena Area in N'Djamena, on May 6, 2024 during Chad's presidential election. (Photo by Joris Bolomey / AFP)
Placé en détention provisoire, l’opposant et ancien premier ministre est accusé d’avoir véhiculé un « message haineux appelant à la révolte ». Son parti, les Transformateurs, appelle pour l’instant au calme.
Mercredi 21 mai, l’opposant tchadien Succès Masra a été placé en détention provisoire après avoir été présenté à la justice. Le chef du parti les Transformateurs, et candidat malheureux à la présidentielle de 2024, avait été arrêté cinq jours plus tôt à N’Djamena. Il est accusé d’« actes graves (…) constitutifs d’incitation à la haine, à la révolte des bandes armées, de complicité d’assassinat, d’incendie volontaire et de profanation des sépultures », selon un communiqué du procureur de la République, publié le jour de son interpellation.
Les enquêteurs reprochent à l’opposant de 41 ans d’avoir véhiculé un « message haineux appelant à la révolte » dans un discours dont des extraits circulent sur les réseaux sociaux sous forme audio. Un message qui, selon les autorités, a provoqué la mort de 42 personnes dans le village de Mandakao, une localité de la région du Logone-Occidental, dans le sud-ouest du Tchad.
Le ministre de l’administration du territoire et de la décentralisation tchadien Limat Mahamat avait évoqué lors d’une conférence de presse, vendredi 16 mai, « un massacre planifié, organisé, exécuté méthodiquement », et déclenché par « un enregistrement audio qui incitait à la haine, à la révolte contre des populations assimilées à des non originaires de ce territoire ». D’après des sources locales citées par l’Agence France-Presse, des éleveurs peuls ont été attaqués par des agriculteurs ngambayes suite à un litige sur la délimitation des zones de pâturage et d’agriculture dans le village. 
Originaire du Logone-oriental, Succès Masra est très populaire auprès des populations du sud, à majorité chrétienne et animiste, qui s’estiment souvent marginalisées par les responsables au pouvoir à N’Djamena. Son parti a reconnu que l’enregistrement audio diffusé sur les réseaux sociaux avant le massacre de Mandakao était bien extrait d’un discours prononcé par l’opposant en langue ngambaye. « Apprenons-nous les uns et les autres à utiliser une arme à feu. Que ce soit fille ou garçon, que ce soit femme ou homme… Soyons tous des boucliers protecteurs », dit-il, dans cette allocution qui daterait de 2023, et aurait été « modifiée grâce à l’intelligence artificielle », selon un cadre des Transformateurs, interrogé par Le Monde.
« Ces massacres n’ont malheureusement rien de nouveau. Ils sont plutôt la conséquence d’une incapacité catastrophique des élites à résoudre les conflits fonciers. Au lieu de travailler à prévenir ces situations, elles préfèrent trouver un bouc émissaire en mettant sous pression un politicien », estime Remadji Hoinathy, chercheur à l’Institut d’études et de sécurité.
L’arrestation de l’opposant, qualifié d’« enlèvement » par ses militants, a suscité une vive inquiétude chez les défenseurs des droits humains. « Succès Masra et son parti, Les Transformateurs, ont le droit d’exprimer librement leurs opinions sans craindre d’être arrêtés », a notamment déclaré Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique centrale à Human Rights Watch, dans un communiqué, le 16 mai.
Le secrétaire général du parti, Tog-Yeum Nagorngar, qui réclame la « libération immédiate et sans condition » du leader politique a, de son côté, dénoncé une « action brutale menée en dehors de toute procédure judiciaire connue, et en violations flagrantes des droits civique et politique garantis par la Constitution ».
Le mouvement appelle, toutefois, ses militants « au calme et à la retenue ». « Nous ne voulons plus perdre de vie humaine, nous déciderons ensuite si nous optons, ou non, pour une manifestation », explique au Monde, le vice-président des Transformateurs Ndolembai Sadé Njesada.
Le 20 octobre 2022, le parti avait appelé à manifester aux côtés de Wakit-Tama, une coalition d’organisations de la société civile, contre la prolongation de la transition militaire, amorcée après la mort d’Idriss Déby Itno – le père de l’actuel chef d’Etat –, en avril 2021. Le rassemblement avait été durement réprimé. Cent vingt-huit personnes avaient été tuées par les forces de sécurité, et des centaines d’autres blessées, selon la Commission nationale des droits de l’homme.
Exilé pendant un an, Succès Masra était finalement revenu au Tchad après une médiation avec Kinshasa, puis nommé premier ministre, en janvier 2024. En mai de la même année, il avait été déclaré perdant de la présidentielle face à Mahamat Idriss Déby Itno, avec 18,53 % des voix. Des chiffres qu’il avait contestés alors que la Fédération internationale des droits humains s’était inquiétée d’un scrutin « ni crédible, ni libre, ni démocratique ».
Malgré ce revers électoral contesté, Succès Masra a déclaré le 28 janvier sur Facebook « prendre acte des résultats de ces élections et réaffirmer [s]a confiance dans les institutions républicaines et le président ainsi élu ». Le réchauffement politique sera cependant de courte durée.
Lors d’un discours prononcé le 29 avril, l’opposant a appelé le chef de l’Etat à « changer de cap pour que le changement voulu par le peuple devienne réalité ».
Des paroles « désobligeantes » envers le président Déby, a dénoncé Abdel Nasser Garboa, le porte-parole du Mouvement patriotique du salut, actuellement au pouvoir. « Masra a une attitude arrogante qui ne convient pas à un premier ministre, il est infréquentable. »
Cette incarcération signera-t-elle pour autant la fin des ambitions politiques pour Succès Masra ? « Le pouvoir en place a fait une erreur stratégique, pense Remadji Hoinathy. Arrêter un politicien au Tchad, c’est l’ériger en symbole de l’oppression et du mécontentement du peuple, cela remonte automatiquement sa cote de popularité. »
« Les jeunes ne sont toutefois pas allés manifester quand ils ont appris son arrestation, car Masra, aux yeux de nombreux Tchadiens, s’est compromis en acceptant de devenir premier ministre », affirme Gondeu Ladiba, professeur de sociologie et d’anthropologie à l’université de N’Djamena.
Les autorités ont toutefois déployé des forces de l’ordre dans des fiefs électoraux de Succès Masra, comme le 7e et le 9e arrondissement de N’Djamena ou la ville de Moundou, dans le sud du pays, afin de prévenir d’éventuels troubles.
AfriqueDiplo